En 2025, les start-up européennes de la défense, de la sécurité et de la résilience ont levé 8,7 milliards de dollars de capital-risque. Un record, en hausse de 55 % sur un an. La même année, l'ensemble des start-up européennes de l'éducation et de la formation réunissait environ 1,85 milliard. Et une seule levée française dans l'intelligence artificielle, celle de Mistral AI, pesait à elle seule davantage que tout ce que l'edtech européenne a rassemblé sur l'année. Je ne crois pas que ces chiffres soient scandaleux. Je crois qu'ils racontent, mieux que n'importe quel discours, l'avenir que nous sommes en train de choisir - le plus souvent sans le dire.

Je dirige une école de la cybersécurité et de la souveraineté numérique. Je sais donc ce que nous devons à la défense, et pourquoi l'Europe a raison, enfin, d'investir dans ses capacités de protection. Mon propos n'est pas d'opposer un camp à un autre, ni de plaider pour que l'on arme moins. Il est de poser une question simple, et que presque personne ne pose : si la souveraineté se joue dans nos armes et dans nos modèles d'intelligence artificielle, pourquoi oublions-nous si systématiquement qu'elle se joue d'abord dans les cerveaux que nous formons ?

Le chiffre qui dérange

Commençons par les faits, parce qu'ils sont têtus. Selon le rapport conjoint de Dealroom et du NATO Innovation Fund, les jeunes entreprises européennes de la défense, de la sécurité et de la résilience ont levé 8,7 milliards de dollars en 2025, soit 55 % de plus qu'en 2024[1]. L'ensemble du marché européen du capital-risque, lui, n'a progressé que de 16 % sur la même période. Autrement dit : au moment où l'argent se fait plus rare partout ailleurs, il afflue vers la défense. Et l'intelligence artificielle irrigue ce mouvement, puisqu'elle représente à elle seule 44 % des montants levés dans ce secteur.

Cette dynamique a un visage français. Le 9 septembre 2025, Mistral AI annonçait une levée de 1,7 milliard d'euros en série C, portant sa valorisation à 11,7 milliards[2]. C'est une réussite, et je la salue sincèrement : la France a besoin de champions technologiques, et celui-ci en est un. Mais arrêtons-nous un instant sur l'ordre de grandeur. Cette unique opération a mobilisé, en un tour de table, davantage de capitaux que l'ensemble des start-up européennes de l'éducation et de la formation n'en a levé sur toute l'année 2025 - de l'ordre de 1,85 milliard de dollars, selon le rapport annuel de Brighteye Ventures[3]. Et encore ce chiffre marque-t-il un rebond : le financement de l'edtech européenne, au sens strict, avait reculé l'année précédente.

« Une seule levée dans l'IA a mobilisé davantage de capitaux que tout ce que l'edtech européenne a rassemblé en un an. Ce n'est pas un scandale. C'est un choix de civilisation que nous faisons sans le dire. »

Je le répète pour qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : je ne reproche pas à la défense de lever des fonds, ni à l'IA de réussir. Je constate une asymétrie, et je m'interroge sur ce qu'elle révèle. Car ces milliards investis dans la protection et dans la machine n'auront de valeur que s'il reste, en face, des femmes et des hommes capables de s'en servir, de les comprendre, de les gouverner. Or c'est précisément cette capacité-là - la formation - que nous laissons dépérir.

Pendant ce temps, l'école décroche

Les signaux sont connus, documentés, publics. L'enquête PISA 2022 de l'OCDE a mesuré en France un score moyen de 474 points en mathématiques - dans la moyenne des pays de l'OCDE, mais en recul de près de 21 points par rapport à 2018, la plus forte baisse enregistrée depuis le début des années 2000[4]. La Direction de l'évaluation (DEPP) relie ce décrochage à une hausse de la part d'élèves en difficulté et, pour la première fois, à une diminution de la part des élèves les plus performants. On peut discuter des causes, invoquer la pandémie, relativiser en pointant que nos voisins reculent aussi. On ne peut pas faire comme si rien ne se passait.

Et que fait-on, dans le même temps, du côté des moyens ? Le budget 2026 de l'Éducation nationale prévoit la suppression d'environ 4 000 postes d'enseignants[5]. Le gouvernement l'explique par la baisse démographique ; les organisations syndicales y voient un désinvestissement. Je laisse ce débat aux spécialistes. Mais le contraste, lui, est difficile à ignorer : nous trouvons des milliards, en capital privé comme en soutien public, pour l'intelligence artificielle et pour la défense, et nous retirons des postes à l'école. On ne forme pas une nation souveraine en traitant l'éducation comme la variable d'ajustement de tout le reste.

La souveraineté commence dans les cerveaux

Voici le coeur de ce que je voudrais défendre. La souveraineté numérique ne se résume pas à posséder des armes, des data centers et un modèle d'IA tricolore. Ces briques sont nécessaires, et je passe mes journées à former ceux qui les feront tenir. Mais elles ne suffisent pas. Un pays qui ne sait plus former sa jeunesse n'absorbera aucune technologie souveraine, aussi brillante soit-elle. Même le champion de l'IA que nous appelons de nos voeux sera adopté, ou rejeté, par les mêmes écoles, les mêmes administrations, les mêmes entreprises qui, aujourd'hui, peinent à faire vivre leurs outils numériques existants. La question souveraine, la vraie, est en amont de la technologie : avons-nous les enseignants, les formateurs, les dispositifs et la maîtrise pédagogique pour faire quelque chose de ce que nous construisons ?

C'est pourquoi je trouve notre angle mort collectif si préoccupant. Nous raisonnons la souveraineté en silos : d'un côté la défense, de l'autre l'IA, et quelque part, loin derrière, l'éducation - comme si elle n'était pas le socle sur lequel tout le reste repose. Former, outiller ceux qui forment, bâtir une edtech européenne capable de rivaliser avec les plateformes américaines qui équipent déjà nos salles de classe et nos organismes de formation : voilà un chantier de souveraineté au moins aussi stratégique qu'un porte-avions. Il est simplement moins spectaculaire, et il ne lève pas de milliards.

« Un pays qui ne sait plus former sa jeunesse n'absorbera aucune technologie souveraine, aussi brillante soit-elle. La souveraineté commence dans les cerveaux. »

Juge et partie - et je l'assume

Je dois être honnête sur l'endroit d'où je parle, et d'abord corriger un « je » qui serait trompeur : rien de ce que nous faisons n'est l'oeuvre d'un seul. Avec mon associée Myriam Bouton, qui porte l'ingénierie pédagogique, la qualité et l'accessibilité, avec notre conseil scientifique et nos formateurs, nous exerçons deux métiers indissociables : nous formons, et nous concevons. Nous formons des professionnels à la cybersécurité, à l'intelligence artificielle et à la souveraineté numérique ; et nous concevons U Hub, un outil de création de formations hébergé en France, pensé pour redonner aux enseignants et aux organismes de formation la maîtrise de leurs contenus plutôt que de les disperser entre sept logiciels américains. J'ai donc un intérêt dans cette affaire. Je ne le cache pas : je le revendique. C'est même précisément parce que nous bâtissons une edtech que nous voyons l'asymétrie de l'intérieur. Lever des fonds pour un outil éducatif souverain, aujourd'hui, c'est travailler dans le secteur que l'Europe a décidé, collectivement et sans le dire, de financer en dernier.

Je ne demande ni subvention, ni traitement de faveur, ni qu'on cesse d'investir ailleurs. Je demande simplement que l'on regarde les chiffres en face, et que l'on cesse de parler de souveraineté numérique en oubliant la seule souveraineté qui les conditionne toutes : celle de savoir former. L'edtech européenne ne manque pas de talents, ni d'idées, ni d'ancrage dans le réel. Elle manque de regard, et donc de moyens. Ce déséquilibre n'est pas une fatalité économique ; c'est une hiérarchie de priorités que nous avons le pouvoir de corriger.

Alors je pose la question, sans y apporter de réponse définitive, parce qu'elle mérite mieux qu'un slogan. Nous avons trouvé 8,7 milliards pour armer et protéger l'Europe. Nous trouverons, je l'espère, de quoi faire émerger nos champions de l'IA. Combien sommes-nous prêts à engager pour que notre jeunesse sache encore compter, raisonner, apprendre et se défendre dans le monde que ces technologies dessinent ? La réponse à cette question dira, bien mieux que nos discours, le genre de puissance que nous voulons être.

Ce qu'il faut retenir

En 2025, la défense européenne a levé 8,7 milliards de dollars de capital-risque (+55 %), quand l'edtech européenne réunissait environ 1,85 milliard - une seule levée française dans l'IA pesant davantage que tout le secteur éducatif du continent. Dans le même temps, la France recule en mathématiques (PISA 2022) et supprime près de 4 000 postes d'enseignants au budget 2026. La souveraineté numérique ne tiendra pas sans souveraineté éducative. C'est un choix de priorités, pas une fatalité.

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